• Cécile Klinguer

Santé et biodiversité


Par Cécile Klinguer

cklinguer@greenfish.eu

La biodiversité fournit des services essentiels aux sociétés et notamment pour la santé humaine. Avant tout, les écosystèmes créent de l'oxygène, sans lequel aucune espèce n'aurait pu se développer sur Terre. Mais ils contribuent également à de nombreux autres services indispensables à la vie, comme le traitement de l'air et de l'eau. La destruction des écosystèmes par les activités humaines est tenue pour responsable de nombreuses maladies et problèmes de santé. Il a été estimé que 23% des décès annuels dans le monde (soit environ 14 millions de décès chaque année) sont liés à des facteurs environnementaux. Parmi les autres problématiques soulevées par l'érosion de la biodiversité, l'émergence de zoonoses, c’est-à-dire de maladies infectieuses transmises par des animaux, a été largement discutée ces deux dernières années avec l'épidémie de COVID-19.


Cet article propose de discuter plus généralement des impacts actuels et anticipés de l'érosion de la biodiversité sur la santé humaine.




L'émergence de zoonoses


L'impact des activités humaines sur les milieux naturels est considérable. Depuis le début de l'ère industrielle, il y a environ deux siècles, plus de 85 % des zones humides dans le monde ont disparu. Au cours de la seule période 1980-2000, 55 millions d'hectares de forêt tropicale ont été détruits pour être remplacés par des cultures ou des pâturages (à titre de comparaison, il y a aujourd’hui 600 millions d’hectares de forêts tropicales sur Terre). En conséquence, les animaux sauvages sont contraints de migrer hors de leur milieu d'origine et de vivre plus près des installations humaines, provoquant ainsi des rencontres entre des espèces sauvages et des populations humaines qui n'avaient pas l'habitude de cohabiter. Le problème est le suivant : les animaux sauvages peuvent être porteurs d'agents pathogènes inconnus du système immunitaire humain. Et ce n'est pas un phénomène rare : certains experts affirment qu'environ 320 000 virus de mammifères pourraient exister dans la nature sans avoir encore été découverts ni décrits. La plupart de ces agents pathogènes ne seraient initialement pas capables de surmonter le système immunitaire humain ; mais le risque existe qu'ils mutent progressivement, par exemple en infectant d'abord des animaux domestiqués, avant d’atteindre l'être humain.


Ces maladies transmises parles animaux sont appelées zoonoses, et leur nombre a considérablement augmenté au cours du siècle dernier, comme le montre le graphique ci-dessous.


Depuis 1940, le nombre de zoonoses a considérablement augmenté ; elles représentent aujourd'hui plus de 2/3 des maladies émergentes dans le monde. Figure tirée de l'article « Global trends in emerging infectious diseases », publié en 2008 dans Nature.

Divers facteurs peuvent augmenter le risque d'être infecté par une zoonose :


La propagation du virus Nipah est un cas d’étude intéressant. En 1997, des incendies ont dévasté certaines régions de Bornéo, obligeant de nombreuses espèces - et notamment des chauves-souris - à migrer parfois sur des centaines de kilomètres pour échapper à la fournaise. Peu après, en 1998, en Malaisie et en Indonésie, des porcs domestiques ont développé une maladie provoquant des convulsions et, pour beaucoup, la mort. Certains de leurs éleveurs, contaminés à leur tour, ont souffert de violents maux de tête et de convulsions. Plus d'une centaine de personnes sont mortes avant qu’il soit décidé de tuer des milliers de porcs potentiellement infectés. Cette décision a probablement permis d'éviter une épidémie mortelle, car la maladie est très contagieuse et son taux de mortalité peut atteindre 75%. Les scientifiques ont compris par la suite que les chauves-souris, qui avaient migré après les incendies, étaient porteuses du virus et avaient contaminé les porcs via les fruits à moitié mangés tombés sur le sol ou via leur urine dispersée dans les enclos.


Par conséquent, la protection des écosystèmes permet non seulement la conservation des espèces, mais elle contribue également à la protection de la santé humaine. Cela peut sembler contre-intuitif, car on pourrait croire que l’existence d'une grande quantité d'espèces entraîne une grande quantité d'agents pathogènes potentiellement dangereux pour l'homme. Pourtant, de nombreuses études ont démontré le contraire : plus il y a de biodiversité dans un écosystème, moins les maladies apparaissent et se propagent.


Un réservoir de molécules et de gènes pour l’industrie pharmaceutique

L'érosion de la biodiversité peut également avoir une conséquence moins intuitive : la perte de potentiel en médicaments. La biodiversité est en effet un réservoir de molécules et de gènes essentiels pour le domaine pharmaceutique.


Aujourd'hui, on estime que :

  • 25 % des médicaments utilisés dans la médecine moderne ont été mis au point en étudiant la biodiversité des forêts tropicales ;

  • 70 % des médicaments utilisés pour traiter les cancers, qu'ils soient synthétiques ou naturels, ont été inspirés par la nature.

Le rythme actuel de disparition des espèces est estimé entre 200 et 100 000 par an (la faible précision de ce chiffre est liée à notre mauvaise connaissance du nombre réel d'espèces dans la nature). Parmi ces espèces, certaines disparaissent avant même que nous ayons eu la chance de les découvrir ! Outre le fait que leur disparition entrave notre compréhension sur leur évolution, sur leurs modes de vie et sur leurs comportements, ces espèces sont autant d'occasions perdues pour la science de développer des traitements innovants pour les maladies qui affectent déjà l'homme, et pour toutes celles qui pourraient un jour apparaître...


Maladies respiratoires et liées à l'eau


Les services fournis par la biodiversité incluent la purification de l'eau et de l'air, principalement grâce aux forêts, aux plantes et aux racines. Des écosystèmes spécifiques, comme les zones humides, sont d'une importance capitale pour ces services, et pourtant ils ont été massivement détruits depuis le début de l'ère de l'industrialisation. On estime que plus d'un milliard de personnes dans le monde n'a pas accès à des installations d'eau potable et dépend donc des mécanismes naturels de filtration de l'eau. La conservation de ces écosystèmes protecteurs est, pour ces personnes, d'une importance vitale.


En outre, des études ont montré que la qualité de l’environnement et le degré d'exposition à la nature et aux plantes, en particulier pour les personnes vivant dans des zones urbaines, sont corrélés au développement de maladies respiratoires chroniques, notamment chez les enfants. Là encore, la restauration des écosystèmes naturels dans le monde entier pourrait améliorer la santé et le bien-être de tous.


Malnutrition


Une autre conséquence de l'érosion de la biodiversité, et plus particulièrement de la perte de la diversité génétique dans les cultures humaines, est la baisse de la résilience des cultures et la diminution de la qualité nutritionnelle des régimes alimentaires.


Initialement, chaque écosystème produisait des espèces végétales adaptées aux conditions locales, en particulier aux parasites et aux phénomènes météorologiques extrêmes. Mais l’émergence et la propagation des techniques de monoculture, l'uniformisation des régimes alimentaires et la transformation massive des aliments ont remplacé les régimes et les cultures indigènes. Désormais, un tiers de la population mondiale souffre de carences nutritionnelles et le nombre de maladies liées à l'alimentation, comme le diabète, a explosé.


Conclusion


Notre santé est profondément liée à celle des écosystèmes dans lesquels nous vivons. Cependant, nous avons encore beaucoup à comprendre sur leur relation. L'érosion de la biodiversité et les nombreuses pressions que les activités humaines font peser sur les écosystèmes entraînent des rencontres entre des espèces qui n'avaient pas l'habitude d’interagir, ce qui permet la propagation de nouveaux agents pathogènes. Outre les problèmes de santé évidents que cela pose, nos économies sont également touchées : en 2013, le coût total associé à la dengue, qui s’est propagée dans le monde entier via les moustiques, a été estimé à 8,9 milliards de dollars.


Les experts tirent donc (encore) la sonnette d'alarme : la pandémie de COVID-19 à laquelle nous sommes confrontés n'est que la première d'une liste qui pourrait être longue et mortelle, si nous ne prenons pas les mesures nécessaires pour restaurer nos écosystèmes. Et la responsabilité ne repose pas uniquement sur les pays du tiers-monde riches en biodiversité. Les porcs contaminés par le virus Nipah en Malaisie étaient destinés à l'exportation (les Malaisiens sont majoritairement musulmans). La déforestation en Afrique pour l'exploitation de mines de métaux, qui augmente le risque que les travailleurs soient confrontés à des animaux sauvages, permet la production de smartphones vendus dans le monde entier. Les responsabilités sont partagées - et toutes les parties prenantes doivent maintenant agir.


Pour plus d’informations sur les actions que vous pouvez mettre en place ou sur la façon dont Greenfish peut vous accompagner vers plus de durabilité, n’hésitez pas à contacter Cécile Klinguer (cklinguer@greenfish.eu).




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